Fév 062012
 

Thuli Madonsela (Photo : REUTERS)

Le Daily Maverick a nommé le Protecteur public, Thuli Madonsela, Personnalité sud-africaine de l’Année pour avoir montré un attachement inébranlable à la vérité dans son rôle de médiatrice face à l’exercice du pouvoir par l’exécutif. Ce faisant, elle a rétabli la foi du pays en la démocratie et en la justice pour tous.

Daily Maverick du 05/12/2011  Sipho Hlongwane et Greg Nicolson

Cinq ‘anciens’, en veste de tweed et pantalon bien repassé, venus du district de Vhembe, sont respectueusement assis au dernier rang dans la salle de réunion, au siège du Protecteur public à Hillcrest, Pretoria. Leur affaire –une plainte relative à un fonds de retraite— n’est pas le clou de la conférence de presse et rares sont les journalistes qui abordent les messieurs du Venda. Ils ont l’âge d’avoir connu la période de l’apartheid et attendent que Madonsela leur dise la vérité.

Les journalistes, eux, sont venus entendre le Protecteur public dire que la seule municipalité de la province de Gauteng dirigée par l’Alliance démocratique ne vaut pas mieux que ses homologues de l’ANC, plutôt usées, qui passent pour être des foyers de corruption et de mauvaise gestion.

Ses collègues une fois présentés, Madonsela, -qui n’a pas besoin qu’on la présente- prend les choses en main. Elle est en costume bleu roi –la couleur du parti de l’opposition officielle !— et son collier de perles est assorti aux perles qu’elle a aux oreilles.

Les messieurs de Vhembe l’écoutent en silence, comme les journalistes, lire son rapport : “Il y a un problème : la gestion des intérêts particuliers à Midvaal doit être corrigée”. Elle ne hausse pas le ton et fait bien attention à ne pas sortir des compétences de la médiatrice en matière d’enquête et de témoignages. Ceux de Vhembe essaient de s’y retrouver dans la terminologie juridique, pendant que Madonsela expose les résultats de son enquête, en lisant quasiment mot à mot. Ce n’est pas exactement le style des correspondants de presse spécialistes des affaires politiques mais tout le monde tend l’oreille à la réalité des faits, qui s’impose ici par-delà les formules mordantes et les fausses promesses de nos hommes politiques.

Comparée à d’autres conférences de presse au cours desquelles les rapports de Madonsela ont fait l’effet d’une bombe, celle sur Midvaal a reçu un accueil plutôt sage : une petite rafale d’articles dans les médias, puis plus grand-chose. Il n’y a pas eu d’éditoriaux exigeant la tête du maire de Midvaal, Timothy Nast. Et Madonsela elle-même n’a pas reçu les petites tapes amicales dans le dos auxquelles elle a eu droit –sans avoir rien demandé- après la publication du rapport sur le bail discutable du Q. G. de la police. Que se passait-il donc ? Les médias d’esprit soi-disant « libéral » (liberal, bourgeois centriste) seraient-ils un peu piqués de voir ainsi révélé le fait que la seule mairie de Gauteng dirigée par l’Alliance démocratique n’est pas très propre ? À moins que notre pays se moque de savoir s’il y a eu malversation quand ce n’est pas l’ANC qui est en cause…

Peu de gens l’auraient admis sur le coup, c’était pourtant là le signe –le dernier d’une longue série—prouvant qu’on a affaire à un Protecteur public prêt à se mesurer à quiconque ne fait pas correctement son job, quelle que soit l’étiquette politique.

Avant tout, le mandat de Madonsela a petit à petit renoué les fils de la confiance du public dans l’institution qu’elle dirige. Auparavant, les tribunaux étaient le seul véritable recours des citoyens confrontés aux mauvais traitements de l’administration. Le problème avec les tribunaux, c’est qu’un avocat, ça coûte cher (à cet égard, la justice qu’on obtient est proportionnelle à ce qu’on y dépense) et les tribunaux restent un recours presque exclusivement réservé aux riches.

C’est le Protecteur public en qui on voit encore largement l’instance qui fait tomber les corrompus aujourd’hui. Voilà ce qui tend à se produire quand on publie des rapports critiquant violemment deux ministres du gouvernement central et un chef de la police et recommandant au président de “prendre les mesures appropriées” – ce qu’il a fait finalement en sabrant les coupables désignés.

Pour beaucoup, le rapport du Protecteur public sur Gwen Mahlangu-Nkabinde, Sicelo Shiceka et Bheki Cele aura été un révélateur quant à cette institution et à son pouvoir.

Mais le Protecteur public, est, fondamentalement, un médiateur.

La lutte contre la corruption est en réalité le fait de plusieurs services. Il y a nous, il y a le Bureau d’enquête spécialisé (Special Investigating Unit), il y a les Faucons (Hawks, Directorate of Priority Crime Investigation) et il y a la Commission des Services publics. Là où nous pesons le plus dans la lutte anti-corruption, c’est lorsque des membres du pouvoir exécutif sont impliqués, auquel cas la Commission des Services publics n’a pas le droit de s’en mêler”, dit Madonsela.

Nous sommes installés dans son bureau ; elle parle avec douceur et timidité, comme pour démentir son image de super-héroïne.

Les cas relatifs aux petites gens m’intéressaient davantage ; j’avais envie de voir cette institution désormais offrir une vraie alternative aux tribunaux en matière de justice administrative”, dit-elle. “Quant à l’aide apportée aux déshérités, nous traitons davantage d’affaires, mais sur le plan du dialogue national, je pense encore et toujours qu’on nous connaît mieux maintenant dans le domaine de la lutte contre la corruption, alors que telle n’est pas à mes yeux notre fonction centrale.”

Elle raconte que des gens viennent la voir à son bureau en la suppliant d’examiner leur cas personnel entre deux dossiers concernant des ministres corrompus.

Elle en rit : “On ne voudrait pas que les gens nous appellent en se disant que leur cas passe au second plan. Quand nous reconnaissons une responsabilité publique dans telle ou telle situation anormale, les gens doivent savoir que c’est d’abord pour eux que nous le faisons, afin qu’ils ne soient pas obligés d’aller devant les tribunaux ou devant une commission parlementaire.”

Née à Johannesbourg in 1962, Madonsela a d’abord été enseignante, au début des années 80, avant de rejoindre le mouvement syndical en tant que conseillère du Syndicat national de l’imprimerie (National Union of Printers and Allied Workers). Diplômée en Droit de l’université du Swaziland, puis de l’université du Witswatersrand en 1990, cette même année elle est devenue présidente de la Commission électorale indépendante. Lors de la rédaction de la nouvelle Constitution, elle a été nommée parmi les 11 experts techniques. Ensuite, elle a travaillé dans divers organismes et agences paraétatiques, avant de s’occuper d’un centre de recherche en matière de droit et de stratégie, la Waweth Law and Policy Research Agency, qui lui appartient.

En 2009, le président Jacob Zuma l’a nommée Protecteur public.

Madonsela ne montre pas seulement aux gens qu’ils ont accès à son bureau ; il est encore plus nécessaire à ses yeux de leur faire savoir qu’en fait elle dispose de pouvoirs substantiels. L’Article 181 (Section 181) de la Constitution, qui crée plusieurs institutions visant à “renforcer la démocratie constitutionnelle au sein de la République”, stipule que le protecteur doit disposer de pouvoirs lui permettant d’examiner toute affaire mettant en cause l’administration et tout cas d’abus de pouvoir à quelque niveau de responsabilité publique que ce soit (hormis les décisions de justice). Le Protecteur public n’a de comptes à rendre qu’au regard du Droit et de la Constitution. Bien qu’il soit tenu de remettre un rapport annuel à l’Assemblée nationale, le Parlement n’a aucune autorité sur ses conclusions.

C’est par le biais de la Suède que l’idée d’un Protecteur public est arrivée jusqu’en Afrique du Sud. En 1810, le roi de Suède Charles XIV Jean a confié à un médiateur parlementaire le soin d’être son espion au sein du peuple, afin de juger du traitement réservé aux citoyens suédois par leur administration publique. Ce bureau était également censé – et l’est encore – être la conscience morale de l’administration dans l’exercice de ses attributions.

Malgré les pouvoirs afférents à sa fonction, Madonsela a choisi de ne pas les utiliser pleinement quant à la mise en œuvre de ses conclusions. À ses yeux, forcer la main au président saperait la démocratie. Une telle attitude saperait toute la culture d’obéissance démocratique et constitutionnelle. Les personnes auxquelles le Protecteur public demande de prendre telle ou telle mesure doivent s’y plier par devoir, non par peur et à contrecoeur.

Si, comme le dit Madonsela lors de son entretien, la corruption est ‘endémique’ au sein du pouvoir exécutif, c’est justement en partie parce qu’il n’y a pas cette culture d’obéissance à la règle.

Nous n’en sommes pas encore au niveau de l’Afrique de l’Ouest, où rien ne se fait sans un coup de pouce d’ordre financier”, dit-elle. “Mais quand la corruption est devenue proprement endémique, il ne reste rien du pouvoir judiciaire. Car une fois devenue endémique, la corruption se répand dans toutes les institutions, y compris l’instance judiciaire : une personne ne peut plus se dire que son dossier sera traité en fonction du droit, mais plutôt au profit de qui aura versé le plus d’argent. Et s’il est clair que la corruption chez nous est devenue endémique, elle n’a pas encore atteint des proportions tragiques.”

L’autre raison qui explique que la corruption se soit si profondément implantée tient à la manière dont fonctionne notre administration. Il n’y a simplement pas assez de cerveaux et il s’ensuit qu’on n’y contrôle guère — et qu’on y sait encore moins — ce qu’exigerait en l’occurrence le droit, avec pour résultat un effondrement des systèmes d’obéissance à la règle.

Les audits internes [aux départements ministériels] n’ont pas été un franc succès parce que nous souffrons de ce qu’on commence à appeler un déficit de compétences. Le responsable de la mission d’évaluation dit lui-même qu’il cherche à accroître la compétence de son équipe”, affirme Madonsela. “L’administration a un problème de mémoire. Le personnel change tout le temps et beaucoup ne comprennent rien aux systèmes réglementaires ; or je pense que ce manque de conscience par rapport à ce qui devrait normalement se pratiquer contribue au développement de la corruption. Je ne parlerais pas d’incompétence mais plutôt d’un déficit de compétences ».

Il y a beaucoup de novices, et donc, si on est un ministre novice, quand vos services disent qu’il faut faire ceci ou cela, c’est ça qui est fait. Il est temps de penser à rétablir une fonction publique de métier. Au début de 1994 il était nécessaire de transformer la fonction publique, d’y faire entrer, par la fenêtre pour ainsi dire, des gens nouveaux, mais l’heure est peut-être venue de ne laisser les gens entrer que par la porte. Voilà déjà 17 ans que nous sommes en démocratie. »

Madonsela elle-même n’a pas échappé aux polémiques (controversy). Peu après la publication de son rapport sur le bail du Q. G. de la police, elle a été accusée de conflit d’intérêts. Il est apparu qu’une agence lui appartenant avait été sollicitée à deux reprises par le ministère de la Justice, Madonsela ayant volontiers fourni l’aide requise. Elle siégeait alors à la Commission de Réforme du Droit (Law Reform Commission).

Le Protecteur public est aussi une spécialiste reconnue des questions de droit liées à la race et au genre, et un ouvrage qu’elle a écrit sur le sujet a été vendu par sa compagnie au ministère de la Justice pour un montant de 50 000 rands – et non pas de 500 000, comme il a été dit.

La façon dont cela a été commenté dans The Star a été particulièrement blessante, dit Madonsela. “Quand je vois le vilain tour que l’affaire a prise, peut-être aurais-je dû demander à la personne qui s’occupe de ma compagnie de placer ce livre dans les magasins CNA ou Exclusive Books, où le ministère l’aurait acheté.”

Elle accueille avec un haussement d’épaules l’idée que son travail pourrait être dangereux. Elle a toujours vécu en sachant qu’elle mourrait un jour. L’assassiner ne mettrait pas fin à son travail. Ce qu’elle fait est stipulé par la Constitution. Son successeur reprendrait le flambeau. La solution, ce sera de récrire un jour la Constitution.

Madonsela admet que son travail a rendu ses enfants un peu paranos.

Bien qu’ayant été au service du public plus longtemps que certains des présidents que nous avons eus, Madonsela affirme qu’elle n’a jamais été qu’une conseillère. Depuis ses années d’enseignante, jusqu’à ses fonctions actuelles de médiatrice de la République, en passant par la rédaction de la Constitution, où elle a servi d’expert, et par la réforme du droit à laquelle elle a travaillé, Thuli Madonsela s’est toujours placée du côté des gens. En 2011, elle nous a rappelé, une fois de plus, qu’il nous fallait croire la Constitution toujours plus forte que tout ce qu’on pourrait jeter dessus pour l’abattre, du moment qu’elle avait d’ardents défenseurs pour monter la garde.

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Traduction J.P. et W. Richard

Source : http://dailymaverick.co.za/article/2011-12-05-thuli-madonsela-2011-south-african-person-of-the-year