Jan 072012
 

LE RETOUR D’UN HÉRO : Sous le regard de l’ex-Premier ministre du KwaZulu-Natal, Zweli Mkhize, d’anciens membres de uMkhonto weSizwe, la branche armée de l’ANC, portent la dépouille de Johnny Makhathini à son arrivée à l’aéroport international de Durban en février 2010. Mort en exil en 1988, ce fidèle partisan de l’ANC avait été enterré à Lusaka, en Zambia. Pour l’auteur du présent article, c’est à cause de notre histoire que virilité et héroïsme ont en Afrique du Sud de fortes connotations militaristes. Photo: Siyabonga Mosunkutu

Tous les Sud-Africains de sexe masculin, malgré les énormes différences quant au milieu dans lequel ils grandissent, ont un vécu qui se ressemble quelque peu. Dès la petite enfance on nous a élevés dans l’idée que la masculinité et les identités qui s’attachent à notre sexe veulent qu’on s’intègre et participe à une société dure et rude où la force physique sera aussi bien vue, sinon plus, que l’intelligence.

C’est une société où la rudesse est une vertu virile : on y attache plus de valeur qu’à la tendresse. Dans tout cela, la morale et l’intégrité ne pèsent pas lourd.

Quand j’étais écolier, une blessure à la jambe m’empêchait de jouer au rugby et je ne me sentais vraiment pas à la hauteur car c’était là l’un des terrains (dans le contexte de la société sud-africaine) de la transformation des garçons en hommes. Lorsque le capitaine de l’équipe de rugby de l’université du Cap est venu nous parler à l’école, il a dit que certes les études comptaient mais que “le plus important”, c’était le rugby.

J’ai été de ceux qui ont applaudi avec le plus d’enthousiasme.

Les sports brutaux et les règlements de comptes à coups de poings ou de couteau mènent à d’autres formes d’agression, y compris la violence routière, sans parler des autres comportements violents dans la vie de tous les jours. Cela fait partie intégrante des cultures de la société sud-africaine d’aujourd’hui et de notre vécu quotidien.

Le système d’apartheid impliquait une culture de domination et d’oppression, non seulement sur le plan racial, mais aussi à travers la volonté de modeler les identités d’une façon qui perpétue l’inégalité. Cela recoupait et renforçait de puissants patriarcats au sein de toutes les communautés, noires et blanches. Une hiérarchie des sexes qui effaçait les femmes ou les subordonnait aux hommes s’en trouvait confortée.

Pour le régime d’apartheid les hommes blancs étaient des incarnations de l’autorité et les Africains des enfants, comme l’a exprimé en 1926 le général JMB Hertzog, ancien Premier ministre : “À côté de l’homme européen, l’indigène fait figure d’enfant de huit ans comparé à un homme d’expérience – un enfant sur le plan de la religion, un enfant sur le plan de la morale, dépourvu des arts et des sciences, limité aux besoins les plus primitifs et aux connaissances les plus élémentaires pour satisfaire ces besoins. »

“Si jamais une race a eu besoin d’être guidée et protégée par une autre population avec laquelle elle se trouve en contact, c’est bien l’indigène au contact de l’homme blanc. »

L’infantilisation des Africains, et des hommes africains en particulier, a été l’une des bases d’une perpétuation de la domination et de l’assujettissement raciaux. Les luttes de libération ont riposté en affirmant la virilité de l’Africain et ont rejeté les attaques du système contre leur être même, ainsi que, plus largement,la suprématie d’un Hertzog et des autres architectes de l’apartheid.

Les luttes de libération sont imprégnées de terminologie masculine. Les hommes africains se sont dits émasculés par l’apartheid; on parle de la lutte de libération comme d’un combat où les hommes récupèrent leur virilité.

Ces références à la virilité n’étaient pas seulement une réaction à l’ordre colonial / au système d’apartheid qui transformait en “boys” les hommes africains et les rangeait dans ce que Hertzog et Smuts nommaient une “race enfant”. En revendiquant leur liberté et en disant être des « hommes » et non des garçons (boys), ils rejetaient leur infantilisation et se réappropriaient des droits, qu’ils formulaient dans un langage expressément viril.

Au niveau international les mouvements de libération ont tendance à être dominés par les hommes et les images masculines envahissent également le langage dominant de l’identité et du discours politiques.

Ceux qui sortent d’une lutte armée, aussi juste que soit leur cause, ont tendance à transporter avec eux en temps de paix des images militaristes, et souvent aussi, des comportements violents.

Dans l’Afrique du Sud contemporaine c’est visible à travers tout un langage guerrier, avec des appels à « tuer pour (le président Jacob) Zuma »,  à « tirer pour tuer » (shoot to kill) ; un haut responsable de la police a dit qu’il fallait « ré-empoigner la lance ». Comme d’autres mouvements de libération sur le continent africain, à ses débuts l’ANC a été une organisation d’hommes africains et c’est seulement en 1943 que des Africaines ont été autorisées à en être membres à part entière, même s’il a été prouvé que, bien avant déjà, les femmes jouaient un rôle politique important, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’ANC.

Il n’en reste pas moins que la plupart des dirigeants sont encore des hommes. La culture des mouvements de libération se décline au masculin.

Quand des femmes rejoignent l’organisation, elles entrent dans des structures masculinisées : des organisations et des institutions que définit une culture patriarcale et qui souvent cantonnent les femmes dans une gamme limitée de rôles. Par exemple, les orientations stratégiques sont presque toujours l’apanage des hommes, placés de façon à modeler la culture et les conditions de participation au sein de l’organisation.

Le lancement de la lutte armée a créé un nouveau terrain où les identités masculines ont acquis le statut héroïque qui s’attache à ceux qui font la guerre. Mais l’agressivité requise pour faire la guerre précède la création d’une armée et elle continue à prévaloir après la guerre. Nelson Mandela était boxeur avant de devenir soldat. On dit qu’il faut “une discipline de type monacal” pour faire un bon boxeur amateur et c’est aussi, comme on le sait, ce qui est exigé d’un combattant de la liberté. Le cas de Mandela n’avait rien d’exceptionnel.

Sydney Seshibedi a écrit dans The Times que Ben “TNT” Lekalaka avait eu une brève mais impressionnante carrière sur le ring en tant que poids léger, avec 15 victoires en 22 combats, dont 11 par K.O. Il a concouru deux fois pour le titre de champion au niveau national, mais sa carrière de boxeur s’est arrêtée net en 1976 quand il s’est échappé du pays pour rejoindre les rangs de MK (uMkhonto weSizwe). Il y a bien d’autres activités rudes et brutales dans lesquelles on peut voir une préparation au combat armé.

En Afrique du Sud les femmes ont joué un rôle significatif dans tous les aspects de la lutte de libération, y compris les tâches les plus dangereuses – ce qui n’a pas empêché qu’on les maltraite et qu’on les viole dans les camps militaires.

Je ne dis pas que tous les soldats maltraitent et violent les femmes, mais la hiérarchie a rendu vulnérables les femmes soldats. C’est également vrai des armées conventionnelles. Tout au long de ces 20 dernières années, l’armée états-unienne a connu une cascade de révélations sur les mauvais traitements, les viols, et autres préjugés liés au sexe, dont des femmes ont été victimes. Ce qui existe à l’état de tendance ne se développe pas inévitablement en pratique avérée et l’un des moyens d’éviter des comportements masculins violents, c’est de fouiller dans l’histoire des libérations à la recherche de dirigeants qui incarnent d’autres modèles, rompant avec le patriarcat et le sexisme.

L’histoire de l’ANC et de MK est riche d’exemples de dirigeants et de combattants dont la philosophie et le comportement s’opposaient à l’idée que c’est la violence, et non la raison, qui constitue l’arme ultime dans une dispute.

Mandela a été boxeur et soldat, mais son image est également faite de tendresse à l’égard des bébés et de tous les êtres vulnérables.

C’est également vrai de Walter et d’Albertina Sisulu, parfois perçus à tort comme ayant été des “modérés”.

Le chef Albert Luthuli a été un homme fort n’ayant pas peur de regarder la mort en face. Dès 1952, quand il a refusé de répondre à l’exigence du gouvernement qui lui demandait de choisir entre son statut de chef tribal et la lutte de libération, il n’a pensé qu’à l’avenir et a accepté le risque d’être exilé, raillé, humilié ou mis à mort.

Il ne s’est pas défaussé. Il était fort mais doux aussi et il s’occupait de ses enfants. Resté à lire et à écrire bien après qu’ils s’étaient endormis, il couvrait celle ou celui dont la couverture avait glissé ou guidait délicatement jusqu’à son lit un petit somnambule.

Chris Hani est peut-être l’équivalent sud-africain de Che Guevara – mais Hani n’était pas seulement courageux face au danger. S’il était aussi puissant et aussi populaire au sein de MK, c’est parce qu’il s’intéressait au sort de chaque soldat.

Avant que des combattants traversent la frontière pour infiltrer l’Afrique du Sud de l’apartheid, il leur demandait s’ils étaient sûrs d’être prêts à affronter ce qui les attendait. Avaient-ils quelque affaire en cours qui puisse gêner leur capacité à opérer en milieu hostile ? Dans un soldat Hani ne voyait pas seulement une machine à se battre mais aussi un être humain, avec les vulnérabilités que nous avons tous, même si nous ne nous l’avouons pas.

Les images de l’héroïsme ont eu tendance à emprunter lourdement à l’héroïsme militaire, jusqu’à mettre à l’écart d’autres modèles de virilité tels que ceux qu’on voit chez des dirigeants comme Luthuli, qui, en plus d’être un militant, était aussi un tendre.

Il nous faut promouvoir des conceptions de l’héroïsme masculin dans lesquelles les hommes sont des êtres humains complets, forts et tendres à la fois, qui ont du courage mais n’ont pas peur non plus d’exprimer leurs vulnérabilités. L’exploration de ces formes différentes d’héroïsme peut nous apprendre comment mettre un terme au fléau d’une virilité violente.

Le lien qui existe entre le militarisme et les violences faites aux femmes (le thème des 16 Jours Militants pour cette année) nous invite à examiner des rapports humains complexes, qui continuent à dominer l’évolution politique en Afrique du Sud.

Parmi les défis urgents que l’Afrique du Sud d’aujourd’hui doit relever, il y a la nécessité d’avoir une vision de la virilité et de la masculinité qui valorise un éventail de qualités contribuant à établir des relations constructives et respectueuses entre tous ceux qui vivent dans le pays. Au moment de questionner la hiérarchie des droits qui régit de facto la Déclaration des Droits de l’Homme, il est vital de prendre conscience de la façon dont nous sommes modelés par le sexisme et le militarisme.

Tout comme le racisme ne saurait être toléré, une valeur égale doit être attribuée au droit à l’égalité hommes / femmes. Il s’agit d’abord et avant tout de bâtir une culture qui rejette la valorisation du muscle et du chauvinisme.

Les valeurs de la Constitution sont des piliers qu’il faut renforcer, soutenir et étendre à tous les secteurs de la société, y compris dans les domaines de la vie publique et de la vie privée, si nous voulons relever efficacement le défi de la misogynie qui fait rage en Afrique du Sud.

Raymond Suttner a été un agent clandestin qui, deux fois condamné, a passé plus de 10 ans en prison. On lui doit Dans les prisons de l’apartheid (Inside Apartheid’s Prison, 2001) et L’ANC dans la clandestinité (The ANC Underground, 2008). Suttner enseigne à l’université de Rhodes et est professeur émérite de l’Unisa.

Source : http://www.iol.co.za/sundayindependent/of-masculinities-and-liberation-1.1196880

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